🔖 Laurent GaudĂ© : La porte des enfers (Ă©ditions Acte Sud, 2008)

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La Porte des Enfers

Laurent Gaudé

 

« Il y en a toujours eu, poursuivit le vieil homme. Particulièrement ici, chez nous, dans le sud de l’Italie. Dans l’antiquité, tout le monde le savait et cela ne semblait saugrenu à personne. Tenez. Regardez cette carte. Elle date de l’époque de la Grande Grèce. Le lac d’Averne, à quelques kilomètres de Naples, est désigné comme une porte. Pendant des siècles, les oiseaux qui passaient au-dessus mourraient asphyxiés par les gaz émanant des eaux. Le lac fut une entrée , puis la mort, probablement, décida de la sceller et d’en ouvrir une ailleurs. Pareil pour la Solfatara. J’y suis allé. Il reste là-bas une odeur puissante de souffre et un sol jaune qui pue l’œuf pourri et vous prend à la gorge – traces indéniables qu’autrefois, c’était un accès possible pour le monde d’En-Bas. Il y en avait d’autres. Je les ai toute répertoriées. L’Abbaye de Càlena. Les catacombes de Palerme, avant que les Siciliens n’y entrepose une population entière de squelettes en habit de ville. Les souterrains mystérieux de Malte. Les Sassi de Matera. Il y en avait beaucoup. J’ai mis deux ans à faire la carte des Enfers. Je l’ai là. Regardez. »

Les amis, sidérés, se penchèrent sur la feuille que brandissait le vieil homme. On y voyait une carte du Sud de l’Italie, mouchetée par endroit de petits signes entourant le nom d’une localité.

« Qu’est-ce que c’est que cela ? demanda Mateo en pointant du doigt un petit cercle noir qui désignait un endroit sur le port de Naples.

  • Une porte, répondit sobrement le professore.
  • Ici ? A Naples ?
  • Oui, dit le vieil homme. C’est celle-là qu’il faut emprunter. Personne ne la connaît. Il y a des chances qu’elle soit restée ouverte. Les autres, en revanche, ont dû être scellées depuis longtemps…

Editions Acte Sud – Août 2008 – p. 158

 

🔖 François Julien-LabruyĂšre : La noyĂ©e de Royan (Ă©ditions ArlĂ©a, 2000)

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François Julien-Labruyère

La noyée de Royan

 

Photographie de René-Jacques et Jacques-Henri Lartigue

 

Au hasard de la rencontre d’une photo - celle du cercueil d’une noyée - un parallèle s’établit entre les souvenirs du narrateur et l’identité blessée de Royan.

 

J’étais venu pour la photo d’une noyée. Surgissant d’anciennes images. Elles me submergent. La scène, à l’évidence, ne pouvait me laisser indifférent. Je savais même que probablement m’attendrait un détour de vie, et qu’il correspondrait à un besoin intérieur. La Noyée sur la plage de Royan n’aurait pu être qu’une rencontre lors d’une simple vérification d’archives. Peu à peu préparée par les villas et leurs tentes disparues, elle se transforme en véritable déversoir de souvenirs, une sorte d’urgence à retrouver une part de moi-même.

Page 37

 

... Cette difficulté pour les Royannais d’accepter leur présent et cette impossibilité pour la ville de se conjuguer au passé les amènent tout naturellement à essayer de compenser en jouant du registre de l’emblématique. Durant quelques années, quand son architecture se situait à la pointe, Royan se dota d’un festival de musique contemporaine comme pour afficher la jeunesse de son béton, mais son modernisme vieillit très vite et les créations sérielles, modales, concrètes même ne purent jamais contrebalancer les nostalgies d’autrefois, faites d’un mélange d’Offenbach et de robes à la garçonne.

Page 155

 

Devenu d’hier, le Royan d’aujourd’hui éclipsera même celui d’avant-hier, si puissant est le besoin de rattacher sa sensibilité aux lieux de son enfance. Le seul problème de cette génération qui lentement s’efface et dont, par procuration, à la façon d’un hobereau anachronique et décalé, hors d’âge, je suis l’héritier direct, réside dans la destruction de son enfance.

Page 157

Éditions  Arléa – Mai 2000

 

🔖 Glisse, barque funùbre... ✎ Katy Breuil

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Glisse, barque funèbre…

ou

La traversée des Enfers dans la littérature occidentale 

 

Présentation par Katy BREUIL

 

Depuis Homère jusqu'à nos jours, l'Au-delà fascine l'humanité.

Homère (850 avant l'ère chrétienne), le premier, va décrire le royaume d'Hadès (l'invisible) et de Perséphone (celle qui porte la mort).

L'Au-delà est le lieu où tous les morts, devenus des ombres, bons et mauvais, errent, sans joie.

Avec Platon (424-347), et les religions à mystères (initiation), on assiste à une évolution des pensées :  bonheur ou punition selon la façon dont on a vécu.

Pour qu'un vivant passe la Porte des Enfers, il doit être accompagné d'un Passeur comme le narrent les poètes de l'Antiquité gréco-romaine, les hagiographes médiévaux, Dante et le romancier contemporain Laurent Gaudé.

Tous, sauf un seul : Orphée

Dès l'entrée aux Enfers, la nuit, le manque de lumière accompagné de bruits assourdissants dans un froid glacial, accueillent celui qui marche dans des vapeurs pestilentielles.

« Je me trouvai sur le bord de l'abîme de douleurs, triste vallée d'où mille gémissements s'élèvent en un bruit de tonnerre »   Dante

Mais les vivants, privés des leurs, subissent une épreuve terrible, traduite dans la littérature par des lamentations, des déplorations :

« Je crierai une plainte et me noierai de larmes. Ô douleur ! Ô douleur ! »  Eschyle

Tout le long de l'exposé et de l'avancée du roman de Laurent Gaudé, Les Portes de l'Enfer,  des citations tirées de ce thème seront lues jusqu'à l'ultime mot de Dante :

« Notre seule peine est de vivre dans le désir, sans espérance »

 

🔖 Annie Ernaux : Regarde les lumiùres, mon amour (Seuil, 2013)

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Regarde les lumières, mon amour,

Annie Ernaux, Seuil 2013, collection « Raconter la vie »

 

     Il faut avoir avancé quelque peu dans ce bref essai pour saisir la pertinence du titre. Le lecteur (re)découvre aux côtés de l'écrivain qui habite la ville nouvelle de Cergy-Pontoise le monde supposé connu des Grandes Surfaces. Personne avant Annie Ernaux, ni Alain Robbe-Grillet, ni Françoise Sagan par exemple, n'aurait osé traiter de ce thème en littérature, extension du domaine de la ménagère, à la banale trivialité.

     L'auteure a adopté la forme d'un journal dans lequel elle consigne sur une année la relation, agrémentée d’observations d’une grande justesse, de ses visites hebdomadaires au centre commercial d’Auchan.

Exemple :

 « Mercredi 5 décembre

16 heures. Pluie. Dans le centre commercial, on ne voit pas le temps. Il n'est pas inscrit dans l'espace. Il ne se lit nulle part ».

     Tous ceux qui sont amenés à fréquenter ce genre de lieu par nécessité apprécieront la concision, la justesse de ton des remarques parfois très critiques sur les pratiques dévoyées du monde des « hyper ». Cependant, l’auteure avoue éprouver aussi quelque tendresse pour ce lieu d’où une certaine qualité de relation humaine n’est pas tout à fait exclue.

 

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