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Café-philo sur le thème de "L'Argent", le 23 novembre

Rédigé par Elizabeth Aucun commentaire
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Deux membres du Conseil d'Administration des Rendez-vous littéraires ont animé jeudi 23 novembre au Ciel de Royan, un café-philo sur un thème passionnant qui intéresse tout le monde finalement, l'argent.

Danièle Leblanc a traité l'argent dans la littérature. Jacques Eskenazi a lui choisi les aspects philosophiques de ce thème.

Danièle Leblanc

Le thème de l’argent dans la littérature, de l’antiquité grecque au dix-neuvième siècle

Je vais retracer à très grandes enjambées cette notion de l’argent dans la littérature, de l’antiquité au 19ème siècle. Bien sûr je vais faire d’énormes impasses, mais j’espère que la sélection d’ouvrages évoqués suffira à vous faire mesurer l’importance du thème et surtout l’aspect exponentiel de son utilisation à travers les siècles.

Dans l’Antiquité

J’ai choisi de partir de l’Antiquité grecque, car tout à l’heure j’évoquerai La Fontaine, et je voulais donc mentionner celui dont il s’est inspiré: Esope. (620, 564 AVJC). Je ne vous citerai qu’une fable, celle du Corroyeur et du Financier : Il y est question d’un corroyeur (autrement dit un tanneur, qqn qui travaille le cuir) qui s’installe près d’un financier. Ce dernier trouve que le travail de son voisin sent très mauvais et lui intente un procès pour l’obliger à s’éloigner de son voisinage. L’autre se défend et fait si bien que l’affaire traîne en longueur. Finalement le Financier s’accoutume à l’odeur, si bien qu’après s’être plaint de l’argent qu’il a dépensé dans son procès, il finit par accepter son voisin. Plus tard, on retrouve le thème de l’argent dans la comédie antique grecque, avec des pièces bâties autour d’une situation familiale associant amour, argent et quiproquos avec des types sociaux caricaturés : le père avare, la belle-mère acariâtre, etc. Il apparait donc que le personnage de l’avare, devient très vite un archétype.

Au Moyen Age

C’est surtout avec la littérature satirique, qui est la littérature de la bourgeoisie, malicieuse, réaliste, voire grivoise, qu’on trouve exploité le thème de l’argent. L’exemple le plus célèbre en est Le Roman de Renart, écrit du XII° au XIV° par plusieurs auteurs. Cette épopée animale finit par devenir un genre allégorique où Renard représente le mensonge hypocrite, la rouerie au service de sa cupidité. Il y a également les farces, la plus connue étant La Farce de Maître Pathelin (1465), qui met en scène un avocat sans cause, fourbe et imaginatif qui n’a de cesse de berner le brave drapier Guillaume.

La Renaissance

Au XVI°, les représentations de l’argent se renouvellent avec l’essor de la circulation de la monnaie: on passe d’une société à dominante féodale à une société marchande. Par exemple, l’interdiction du prêt à intérêts s’assouplit: il n’est pas à proprement parlé autorisé, mais il y a des tolérances. Il faut quand même se rappeler que le prêt à intérêt ne sera rendu légal par l’état qu’avec la révolution française, et qu’il restera proscrit par l’église catholique jusque 19ème. Par ailleurs, les mots « d’intérêt » et « d’usure » ont longtemps eu la même signification. Donc la littérature de la Renaissance va se faire l’écho de tous ces débats. Rabelais, dans Pantagruel évoque à plusieurs reprises les thèmes de la dette et du crédit. Quand Montaigne dans ses Essais parle d’argent, c’est surtout pour se méfier de tout ce qui est accumulé et thésaurisé.

Le XVIIe siècle

Le début du XVII° se caractérise par sa préciosité et donne naissance à une littérature essentiellement psychologique. Par exemple dans La Princesse de Clèves de Mme de La Fayette, l’argent est complètement absent, car il est associé au bas, au commun, au vulgaire. En revanche, en contrepoint, on a toute la littérature burlesque qui est une réaction bourgeoise et populaire contre le raffinement précieux. Les romans auxquels cette littérature donne naissance, vont abonder en personnages qui comptent et recomptent leurs écus. Evidemment c’est au théâtre de Molière qu’on pense tout de suite, (il faut noter que l’argent est totalement absent des tragédies de Racine et Corneille). Chez Molière on va trouver: cassettes, écus, pistoles, gages, dots, héritages, etc. C’est le cas notamment dans L’Ecole des femmes, Le Malade imaginaire, Dom Juan et bien sûr L’Avare (1668). J’ai parlé d’Esope tout à l’heure, donc je citerai La Fontaine: ses fables sont surtout l’occasion de réflexions morales sur la nature de l’argent, sur ses effets ou son usage : La Cigale et la Fourmi, La Laitière et le pot au lait etc.

Le XVIIIe siècle

C’est évidemment le siècle des lumières qui conduira à la révolution française. Donc l’argent et ses privilèges vont devenir un enjeu politique. Dans le théâtre de Marivaux par exemple, l’argent et les sentiments sont intriqués, aussi bien dans Le Jeu de l’amour et du hasard (1730) que dans Les Fausses Confidences. Chez Beaumarchais, dans Le Mariage de Figaro, l’argent est omniprésent : du mariage au moindre rendez vous galant, il est un moyen d’échange, de chantage et de pression. Tous les philosophes (Montesquieu, Voltaire, Diderot, Rousseau) vont s’intéresser à l’argent. C’est le siècle où l’argent n’est plus traité seulement d’un point de vue morale ou satirique, mais aussi philosophique, économique et donc politique.

Le XIXe siècle

C’est le siècle où les questions d’argent envahissent la littérature. Ceci s’explique au moins par deux faits essentiels: l’accès de la classe bourgeoise au pouvoir politique, et la révolution industrielle. D’anciennes fortunes disparaissent, les nouvelles se font et se défont à tout allure etc. Un autre phénomène apparait: la dématérialisation de l’argent. Chez Hugo, notamment dans Les Misérables, la matérialisation de l’argent est encore d’actualité: Hugo qui a traversé moult régimes va nous parler de napoléons, de louis d’or, de pièces de cinq francs, de billets de mille, de liards, de pistoles etc… En revanche à partir de Balzac, un changement d’économie apparait. C’est le thème des Illusions Perdues. Le roman rend compte de l’entrée de la littérature dans l’ère industrielle: quand les liquidités manquent, les auteurs sont conduits à manipuler des billets à ordre, des lettres de change etc. Puisque j’évoque Balzac, j’aurais pu m’attarder sur Eugénie Grandet, avec la figure du père d’Eugénie qui, bien qu’à la tête d’une belle fortune, vit en rapiat, en faisant croire à sa femme et sa fille, qu’ils sont pauvres. Ou encore et à contrario, sur Le Père Goriot, avec ses deux filles pour lesquelles il va se ruiner et sacrifier sa vie, alors qu’elles ne lui manifestent qu’ingratitude car leur vieux père leur fait honte et qu’elles se veulent du « grand monde ». Je ne peux pas ne pas citer Flaubert, et Madame Bovary: l’argent y apparaît comme la condition et le carburant de tous les désirs d’Emma et, fatalement, il la mène à la mort.

Je pourrais ainsi évoquer une foule d’autres titres, et il vous en vient certainement à l’esprit. Mais j’ai choisi de m’attarder avec plus de détails sur le roman de Zola qui s’intitule L’Argent, et qui est le premier roman à intégrer la Bourse, en tant que lieu et activité, à la substance de son récit.

L’ARGENT de ZOLA

L’Argent de Zola est publié en 1891. C’est le dix-huitième volume de la série des Rougon-Macquart qui en comprend vingt, et c’est la suite de La Curée qui n’était que le deuxième. Dix-huit ans se sont donc écoulés entre les histoires.

Résumé

Le « héros » du roman est Aristide Saccard, frère du ministre Eugène Rougon, qu’on avait déjà vu amasser une fortune colossale dans La Curée (spéculations immobilières consécutives aux travaux hausmanniens). Après une succession de mauvaises affaires, Saccard repart à zéro, son ambition toujours intacte, exacerbée par l’idée de revanche. Au début du roman, il vend sa luxueuse propriété du parc Monceau afin de régler ses créanciers. Il loue dans la foulée deux étages d’un hôtel particulier à Paris où il crée et installe une nouvelle banque qu’il va baptiser la « Banque Universelle », un nom à la hauteur de ses ambitions, et qui est destinée à financer des projets de mise en valeur du Moyen-Orient. Mais le moteur intime de Saccard, tout à fait mégalomane, c’est de faire de sa banque, la banque capable de rivaliser et de battre celle de son rival, un certain Gundermann, banquier dont le modèle dans la réalité n’est autre que le baron de Rothschild. De fait, Saccard affiche un antisémitisme extrêmement virulent et le roman contient des tirades contre « la juiverie internationale », qui évidemment ne reflètent en rien la pensée de Zola.

La souscription de la banque est lancée: tout est fait pour attirer petits et moyens épargnants auxquels on promet des gains faciles et rapides. Les rumeurs savamment orchestrées font s’envoler les titres de la société. S’en suit toute une série de bilans falsifiés, de connivences politiques, de fièvre spéculative, de scandales… Bref une véritable lutte à mort entre loups de la finance. Saccard finit par se retrouver à nouveau au sommet de la gloire et de la puissance, et cette ascension est décrite dans un crescendo qui donne l’impression que la machine s’emballe, surchauffe…, mais que la catastrophe est bien sûr inéluctable. Zola nous plonge dans une atmosphère d’emballement, de surexcitation, mais aussi d’angoisse et d’effroi tout à fait prenante.

Pour continuer de faire grimper la valeur des actions, Saccard, par l’entremise d’hommes de paille et de prête noms, rachète les propres actions de la banque. Procédé illégal à l’époque, qui va entrainer l’effondrement de la banque, et surtout la ruine des petits épargnants. Zola illustre ainsi l’idée que la spéculation boursière est un monstre qui se mord la queue et se dévore lui-même.

Il nous livre une description haute en couleur et en personnages, bien sûr très solidement documentée comme tous ses romans. Le travail préparatoire de Zola pour L’Argent est le plus important de toute son oeuvre: Il visite la Bourse, dresse des plans des lieux et du quartier, requiert l'aide de spécialistes des questions financières. Il s'intéresse également aux nouvelles théories du travail et du capital incarnées par le personnage de Sigismond, dont Zola fait un essayiste, traducteur de Karl Marx, utopiste et ardent socialiste.

Inspiration

Zola n’a pas eu loin à chercher pour trouver son inspiration: Il est tout simplement allé puiser dans les scandales financiers de son époque. Au moment où il écrit L’Argent, on est en plein dans la liquidation judiciaire de la Compagnie de Panama… L'année 1889 est aussi marquée, par les spéculations d'Eugène Secrétan qui causent la faillite du Comptoir national d'escompte de Paris, ancêtre de la BNP, et le suicide de son président, Eugène Denfert-Rochereau.

Mais le romancier s’est principalement inspiré d'un évènement survenu sept ans plus tôt, le krach de l’Union générale (1881-1882), à l'issue duquel le banquier Eugène Bontoux est condamné à cinq ans de prison (comme le sera Saccard) et ruiné par la baisse des actions de sa banque, qu'il avait lui aussi achetées en masse. Avec pour adversaire, les Rothschild et la Caisse Générale des Chemins de Fer qui avaient spéculé à la baisse, à l'instar de l'ennemi juré de Saccard dans L’Argent, le banquier Gundermann.

Zola et l’argent

Zola n’a éprouvé aucune honte à gagner de l’argent avec son art: il n’entretenait pas de mauvaise conscience à cet égard car il avait connu la pauvreté après la mort de son père, et s’il a obtenu, sinon la fortune, disons une solide aisance, il l’a acquise par son travail, après avoir, comme on dit, tiré le diable par la queue. Il possédait une confortable maison à Médan largement ouverte à sa famille et aux amis. L’argent qu’il gagnait était fait pour être dépensé et partagé.

Il méprisait pour lui-même l’argent de thésaurisation et de spéculation, mais il n’en a pas moins exalté le rôle libérateur de l’argent. Ce qu’il a défendu c’est l’argent gagné au « mérite », en contrepartie d’un travail, d’une énergie, d’un savoir ou d’un don, le tout proportionné aux besoins de l’individu. En bon progressiste de cette époque, il estime que l’argent est une nécessité matérielle et mentale: l’hygiène, la santé, la culture, la dignité de l’homme en dépendent. En revanche, c’est la puissance fatale et irrésistible des grandes opérations financières qu’il condamne. Quand la spéculation n’est plus au service de l’individu, mais de l’argent lui même.

Jacques Ezkenazi

Avant propos

-1- Il s'agit d'un café philo, donc il n'est pas question pour nous de reprendre l'histoire de l'argent et de l'évolution croissante de son rôle dans l'économie et notre vie quotidienne. Nous prendrons pour parti de considérer l'argent comme une donnée acquise: ce sera simplement pour nous une base de réflexion : ce qu'il est, et a toujours été, un moyen d'échange entre particuliers, institutions privées et publiques (... micro et macro économie...) indépendamment de toute considération morale (...le bien, le mal...)

-2- Nous nous devons de considérer que toute philosophie s'appuie sur des exercices pratiques. C'est ce que nous conseille la philosophie grecque en tout cas: pas de théorisation sans expérimentation.

Les anciens et l'argent

L'argent et la tripartition épicurienne

Je ne résiste pas bien sûr au plaisir d'appeler à la rescousse nos amis philosophes grecs …

Si je devais adopter une sorte de curseur pour définir l'importance que revêt l'argent pour nous, j'adopterais la tripartition des plaisirs de nos amis épicuriens. Que l'on considère l'argent comme un «plaisir» (...le plaisir de dépenser: faire «chauffer» la carte bleue, ça fait du bien au moral quelle que soit la période...), comme un besoin au sens strict du terme (...il n'y a plus rien dans le frigo...), voire une malédiction de la vie sociale (...comment vivre au quotidien sans argent...), je vous propose de classer l'importance de l'argent en trois catégories:

-L'argent naturel et nécessaire

-L'argent naturel et non nécessaire

-L'argent non naturel et non nécessaire

Bien sûr il appartient à chacun d'entre nous d'opérer ses propres choix et de se reconnaître...

Exemples:

Si je prends la catégorie 1 (l'argent naturel et nécessaire), il nous faut évoquer les besoins primaires: l'alimentaire, l'habitation, l'habillement, l'hygiène....Quelle dépense mettrons nous en premier? Et à quel niveau ?

Si je prends la catégorie 2 (l'argent naturel et non nécessaire) les choses commencent à se compliquer puisqu'on est déjà au delà du strict nécessaire: si j'achète une voiture, est ce que je choisirai une Jaguar type F ou une simple Twingo, si j'achète une paire de chaussures est ce que je choisirai Eram ou Weston? Etc....

Enfin, pour ce qui est de la catégorie 3 ( l'argent non naturel et non nécessaire) nous pouvons évoquer l'extrême superflu, voire l'addiction. Nous y reviendrons...

Argent et pathologie de l'argent

Alors là, bien sûr, je ne résiste pas non plus au plaisir d'évoquer - en matière d'addiction et de pathologie de l'argent - la légende du roi Midas que chacun d'entre vous ici connait, j'imagine.

Alors voilà: Midas, roi de Phrygie, une région de l'ancienne Asie Mineure, a pu par le plus grand des hasards rendre un immense service à Dionysos en portant secours à Silène, père nourricier de ce dernier. Pour le récompenser, Dionysos demande alors à Midas quel genre de cadeau lui ferait plaisir. Midas est cupide - on dirait aujourd'hui «accro au fric»- au delà de toute autre considération, il demande donc à Dionysos de lui accorder le «toucher d'or», c'est à dire le pouvoir de transformer tout ce qu'il touche en or. «Tu es bien certain que c'est ce que tu veux Midas?», lui demande Dionysos qui pressent déjà les difficulté auxquelles ce dernier va se heurter. Mais Midas, en plus d'être tétu, est stupide, et ne se doute pas un instant de ce qui va lui arriver.

Et ce qui devait arriver, arriva...Ayant goûté au plaisir de transformer tout ce qu'il touchait en or, ce fut au tour de la nourriture qu'il transforma par simple contact en poudre d'or! Impossible à ingérer bien sûr...Puis ce fut au tour de ses filles qu'il transforma en statuettes d'or, etc....jusqu'à ce que, enfin conscient de son pouvoir maléfique il implore Dionysos de l'en délivrer...

Quelle leçon en tirer? Au delà de la cupidité démesurée de Midas (...L'exemple d'Harpagon n'est pas bien loin...), j'y vois bien sûr deux enseignements fondamentaux :

  • nul ne peut impunément changer l'ordre naturel des choses (...l'environnement est un thème contemporain, n'est ce pas?...)

  • tout désir poussé à son paroxysme (...ici bien sûr il s'agit d'argent...) engendre d'une manière ou d'une autre la perte de celui qui y succombe.

Quelle conduite face à l'argent?

Pour Epictète :

«Il n'est pas logique de dire: je suis plus riche que toi donc je vaux mieux que toi , ou bien: « Je parle mieux que toi donc je vaux mieux que toi». Il serait bien plus logique de dire « Je suis plus riche que toi, donc ma fortune vaut mieux que la tienne» ou «Je parle mieux que toi, donc mon éloquence vaut mieux que la tienne». Car tu n'es ni ta fortune, ni ton éloquence»...

Pour Juvénal:

«L'argent, plus tu en gagnes, plus tu l'aimes. C'est toujours celui qui n'a rien qui demande le moins»

Pour Sénèque:

«Tu préfères quoi: être pauvre et rassasié ou riche et affamé? La prospérité est avide et en butte à l'avidité d'autrui. Tant que rien ne te suffira, tu ne suffiras pas aux autres»

Les modernes et l'argent

L'argent et le bonheur

Je commencerai ici par ce qu'en dit André Comte Sponville dans son Dictionnaire Philosophique:

« Le moyen est devenu une fin, la ressource, un principe. Keynes, après et avant bien d'autres, réva du jour où « l'amour de l'argent comme objet de possession (qu'il faut distinguer de l'amour de l'argent comme moyen de se procurer les plaisirs et les réalités de la vie) sera reconnu pour ce qu'il est: un état morbide, plutôt répugnant, l'une de ces inclinations à demi criminelles et à demi pathologiques dont on confie le soin en frissonnant aux spécialistes des maladies mentales. Ce jour, près d'un siècle plus tard n'est pas encore arrivé. C'est peut-être que la cupidité est moins une maladie mentale q'une passion...et ses contraires (le désintéressement, la libéralité) moins des vertus que des remèdes qu'on aurait tort d'attendre de la médecine».

Et de poser la question que tout le monde se pose: «l'argent fait-il le bonheur»? Bien sûr que non, puisque rien ne le fait (...le bonheur est un état: aponie/ataraxie...). Néanmoins les travaux de plusieurs économistes – c'est toujours ACS qui parle- permettent de préciser cette évidence.

Ils font ressortir trois phénomènes:

  • Le premier n'est guère surprenant: l'argent sans suffire jamais au bonheur peut aider à sortir du malheur lorsque celui ci est lié à la misère. (...A rapprocher bien sûr à ce que nombre d'entre nous pensent: l'argent ne fait peut-être pas le bonheur mais il aide à faire les commissions...)

  • Le deuxième, c'est que l'augmentation du bonheur ressenti tient moins à un niveau donné de ressources qu'à l'augmentation de celui ci: on est plus heureux de gagner 2500 Euros par mois que 1500...

  • Il y a enfin la comparaison avec ses proches: on se sent plus privilégié quand son niveau de salaire est supèrieur à celui de son frère, son cousin, son oncle... Et de conclure: mieux vaudrait ne compter sur l'argent que pour combattre le malheur, et attendre le bonheur de biens non marchands, ou plutôt, cesser de l'attendre pour entreprendre de le vivre. Ce n'est plus économie mais philosophie.

L'argent valeur suprême: Simmel et la philosophie de l'argent

L'Allemand Georg Friedrich Simmel (1858-1918) a été l'un des premiers à théoriser les rapports de la philosophie et de l'argent de manière quasi exhaustive. J'ai repris ici quelques thèmes de sa pensée.

-1- L'argent comme valeur de référence

Nous nous heurtons ici à une difficulté de taille: comment l'argent en tant que moyen d'échange anonyme et fiduciaire pourrait-il être confronté à une valeur au sens moral ou subjectif du terme?

D'un côté nous avons un bien matériel que l'on peut considérer comme parfaitement objectif, et de l'autre un concept moral permettant d'étalonner nos actions (….le courage, l'honnêteté, le respect...). L'une des réponses que nous apporte Simmel, c'est que l'argent nous fournit une clef décisive pour comprendre le rapport que nous entretenons à nos propres valeurs: l'argent est au cœur du lien social contemporain et constitue son seul critère d'intelligibilité.

En dehors des comportements irrationnels, voire pathologiques que tout individu peut entretenir avec l'argent (la cupidité, l'avarice, la prodigalité, le vœu de pauvreté...), l'argent doit être considéré comme la valeur de toutes les autres valeurs.

Ce constat purement philosophique, et, il faut bien le reconnaître, un peu abstrait se comprend mieux si l'on se réfère à des considérations purement sociologiques: considéré comme une valeur, l'argent reflète l'esprit de son temps, la conception du monde dans lequel nous vivons.

Exemple: un type de société favorisera le bien être de ses citoyens, tel autre favorisera plutôt son développement militaire, etc...

-2- L'argent a-t-il une finalité?

Simmel nous apporte ici une réponse définitive: l'argent correspond à toutes les fins en général et à aucune en particulier. L'argent serait un moyen absolu , il peut servir à tout en tant qu'il est échangeable avec tout. Mais puisqu'il nous ouvre une palette de choix et de possibilités quasi illimitée, nous pourrons décider de son utilisation en fonction de nos valeurs personnelles (...Cf. notre référence au «curseur» épicurien...).

-3- Argent et liberté

Nous nous heurtons ici à un vrai paradoxe:

a- L'argent rend libre: ce n'est un secret pour personne de constater que le développement de l'argent s'est accompagné d'un décloisonnement progressif de la société, entraînant de ce fait la libération des conditions individuelles. Réservé un moment à certaines classes possédantes ( en France: la noblesse, la haute bourgeoisie), il s'est étendu à toutes les classes sociales, que ce soit par transmission légale (l'héritage), la finance (immobilier, bourse) voire le hasard pur (le Loto par exemple)

b- L'argent rend esclave: c'est le salariat moderne, autrement dit la marchandisation du travail humain (Marx) (….Je «vends» ma force de travail en compensation d'un salaire: l'aliénation moderne...)

-4- Argent et sentiment de puissance

Simmel analyse les raisons pour lesquelles l'argent donne du pouvoir, ce qu'il appelle le «superadditum» de la richesse.

Ce sentiment se traduit de différentes manières: ainsi le riche aura le sentiment de pouvoir faire ce qu'il a envie de faire car il en a les moyens financiers, il bénéficiera en outre de l'aura qu'inspire la détention de l'argent que ce soit en politique ou en affaires.

Pour lui le rapport de force est toujours en faveur du riche, en vertu d'une sorte de loi de la prépondérance de qui donne l'argent sur qui donne la marcahndise.

Toutes ces possibilités, dont certaines seulement se réaliseront ont ainsi un impact psychologique et produisent l'impression d'une puissance illimitée....

Ce n'est pas le sujet, mais je ne peux ici m'empêcher de faire le rapport entre ce type de puissance, «exogène» puisque induite d'un facteur extérieur, et la volonté de puissance dont peuvent nous parler Nietzsche et Schopenhauer, et qui provient avant tout de nous même...

Bonne réflexion !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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