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A la Maison des Associations, Espace Pelletan, 61bis rue Paul Doumer

 

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đź”– Emmanuel de Waresquiel : Entre deux rives (Ă©ditions L'Iconoclaste, 2012)

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Emmanuel de Waresquiel

Entre deux rives

 

Paul Léautaud, la mort, "ce n'est rien"

 

"Son journal littéraire est pour lui comme une seconde peau. Il finira par prendre tant d'importance qu'il décidera de sa façon d'être, de penser, de rêver. Il lui jouera des tours lorsque certaines de ses maîtresses en liront à la dérobée les passages les plus vifs et se mettront en colère. Il déterminera beaucoup, à la fin de sa vie, ses rapports avec Marie Dormoy, qui après mille projets en publiera un premier volume en 1954, deux ans avant la mort de son auteur. Cela faisait plus de soixante ans qu'il écrivait.

 

Léautaud vivait de façon casanière, à Paris d'abord, à Fontenay-aux-Roses ensuite. Il n'a presque pas voyagé sinon jusqu'à Pornic où il allait rejoindre l'été la femme qui a sans doute le plus compté dans sa vie, et pour se rendre à son bureau du Mercure, pendant plus de trente ans, par le train de banlieue, deux fois par jour, depuis la gare de Fontenay jusqu'à celle du Luxembourg. Son monde est étroit, presque étriqué, à la dimension de ce qu'il voit et de ce qu'il entend. Il a forgé son style en autodidacte. Il n'a été influencé par aucun des multiples courants littéraires qui se sont succédé pendant plus d'un demi-siècle. Il a détesté son temps au point de lui tourner le dos. Tout est ordinaire dans sa vie, et pourtant le récit qu'il en donne, jour après jour, mois après mois, est extraordinaire, parce que, en parlant sans cesse de lui, de sa solitude, de sa mélancolie, de ses impatiences, de sa misanthropie, de ses plaisirs, de sa férocité, de ses attendrissements, au fil de la plume et comme s'il dialoguait silencieusement avec lui-même, ses sentiments, ses souvenirs, il nous dit de nous-mêmes ce que nous n'osons pas nous dire. Il nous prévient de nos illusions.

 

Avec lui, la vérité est multiple, elle a d'innombrables faces, et chacune de ces faces a son contraire, avec lui ce n'est pas la perfection, forcément fabriquée et impersonnelle, ce sont les faiblesses, les défaillances qui comptent vraiment et révèlent un caractère. Avec lui, le respect et l'admiration le cèdent toujours à la clairvoyance, à la curiosité, à l'amusement de lui-même et des autres. Avec lui, le doute est le corollaire absolu de l'intelligence. Avec lui, toute chose est bonne à dire. "Je ne connais pas d'opinions qui ne puissent pas s'exprimer. Je n'en connais pas." Léautaud est une sorte de moraliste qui s'ignore. Il défend, il condamne passionnément. Il refuse d'être juste. Il est attiré par ce qui est à son image, les frondeurs, les originaux, les solitaires, les vies singulières. Il déteste le zèle, les honneurs, le panache, les causes pour lesquelles on se sacrifie, sinon celle des animaux. L'expression "mourir pour la patrie"  le fait bien rire. D'ailleurs, il a horreur de la guerre. Elle ne laisse en vie que les imbéciles. "C'est bien fait", dira-t-il en 1945 lorsqu'on commencera à se rendre compte du gâchis. Il se méfie de lui-même comme des autres. Il s'emporte, il rêvasse. Il a passé sa vie à apprendre à se connaître. Il n'écrit pas par obligation, il écrit par plaisir. Il aime les choses légères, vives, railleuses, la gaieté qui cache la tristesse mais la laisse deviner."

26, 27,28 - L'Iconoclaste - Ed. 2012

 

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