🔖 Olivier Mony : Du beau monde (éditions Le Festin, 2011)
Olivier MONY
Du Beau Monde, Editions le Festin, 2011
LE MEILLEUR D'ENTRE NOUS
"Un jour de 1986, depuis New York où il exerce les fonctions d'attaché culturel à l'ambassade de France, Frédéric Berthet écrit à Roland Barthes : "Cher Roland, je n'ai pas grand-chose à vous apprendre de nouveau depuis que vous êtes mort ̶ mon Dieu, cela fait six ans déjà ... Pour nous ici, le temps passe vite (...) Et pour vous ? Ce doit être complètement différent. Au fond, vous êtes devenu comme un personnage de roman (...). D'une certaine façon, voyez-vous, je suis comme l'inconscient : je n'arrive pas à croire à la mort. Ni à la vôtre, ni à la mienne. Je crois au deuil, comme la péripétie la plus terrible qu'un être humain puisse endurer. Je crois à la solitude, au vide laissé par une personne aimée : "comme la foudre", disait Malraux. Nous reparlerons de tout cela de vive voix, lorsque je serai mort à mon tour. Merci pour tout. Ne m'oubliez pas. Votre ami. FB"
Cette lettre, non envoyée faute de connaître l'exacte franchise postale pour l'enfer, le paradis ou le purgatoire, est l'une des perles qui voguent comme autant de bouteilles à la mer sur l'océan de la correspondance de Frédéric Berthet¹. Pour un type qui avait tant lu, pour un type si doué, Berthet n'a pas tant écrit. De livres tout au moins (de son vivant, un roman, deux recueils de nouvelles, une farce et un récit ; c'est-à-dire une paille, ou plutôt, dans le souvenir fervent de ses lecteurs, huit ans après sa mort, un sparadrap, comme celui dont le capitaine Haddock ne parvient à se défaire ...), parce que, de lettres, de cartes postales, de post-it, il ne fut pas avare. Il passait même à leur rédaction tout le temps laissé par ses principales occupations : jouer au tennis, pêcher à la ligne, tomber amoureux et ne pas écrire les très grands livres dont chacun le savait capable. Hormis sa sortie, Berthet a tout raté. Sa vie, son œuvre. Mais ce ratage est sublime de beauté et ne compte pas d'équivalent dans la littérature française de ce temps (un peu son ami Echenoz, tout de même, même désespoir dénué de poses, mêmes ricanements de gamins apeurés).
Ici, Berthet écrit. A Marcel Pagnol et Jean-Paul Sartre tout d'abord, pour les inviter en son lycée lyonnais. Puis, trente ans durant (1973-2003), à tout ce que Paris compte d'âmes bien nées et de lecteurs avisés. Au début, c'est parfois un rien abscons, on sent que notre jeune homme a peut-être abusé des colloques de Cerisy et de Tel Quel ... Après, ses addictions changent de nature, l'alcool avant de le tuer le détend, et le romancier en herbe interprète à la perfection son rôle de dandy fitzgéraldien. Tant de facilités n'agaceront que les médiocres. Les autres, Francis Ponge, Eric Neuhoff, Jean Echenoz donc, Philippe Sollers, et surtout son correspondant le plus régulier, Michel Déon, quelques dames aussi, de Paris à la presqu'île de Giens et de New York à la Creuse, accompagnent le meilleur d'entre eux vers ce qu'il faut appeler son destin et un besoin de consolation impossible à rassasier".
¹ Frédéric Berthet, Correspondances : 1973-2003, La Table ronde, 2001
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