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🔖 J.M.G. Le Clézio : Histoire du pied et autres fantaisies (éditions Gallimard, 2011)

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J.M.G. LE CLĖZIO 

HISTOIRE DU PIED et autres fantaisies

 

 L.E.L., DERNIERS JOURS  

Letitia Elizabeth Landon

 

« ... Il lui semblait se réveiller d'un long sommeil. Maintenant, tout semblait différent à Letitia. Le Fort, qu'elle avait imaginé sans le connaître un château romantique, une sorte de vaisseau de pierre immobile au-dessus de l'Océan, entouré de légendes et du bruit de la forêt, dans lequel des hommes de la noblesse ancienne, solitaires et farouches, vivaient dans l'exaltation de l'aventure, pour accomplir leur idéal chrétien, jusqu'au sacrifice de leur vie ̶̶̶ le Fort était devenu une prison ignoble et sombre, pénétrée de fièvres et de mélancolies, habité par des monstres avaricieux et impudiques, qui utilisaient leur pouvoir pour asservir les Noirs, les réduire en esclavage et violer leurs filles, et voler leur or. Au fil des discussions, elle notait le mal qui l'entourait : tel gouverneur d'Accra, qui avait dérobé des millions sur l'argent qu'envoyait la Compagnie, au moyen de fausses factures, inventant des campagnes militaires, des cadeaux aux rois africains. Tel autre, qui avait fait fouetter à mort un serviteur, pour un mot de travers, pour avoir cassé de la vaisselle, ou pour avoir chapardé dans la réserve. A Christianburg, à Elmina, à Chamah, que les maîtres soient anglais, hollandais ou danois, c'était la même chose. Un jour, elle découvrit la prison souterraine, sous la place d'Armes. Elle voulut visiter les cellules et pour cela elle mentit aux soldats, profitant de l’absence du Gouverneur en visite sur un bateau marchand mouillé au large. Descendant par un étroit boyau, elle arriva à une grille de fer rouillé, de l’autre côté de laquelle se trouvait une grande salle voûtée éclairé par deux puits de ventilation, d’où tombaient deux colonnes de lumière qui semblaient le regard de deux yeux pleins de tristesse. [ ..]

Mais ce qui horrifia Letitia, c’est l’odeur qui sortait des cellules, même celles qui étaient vides, une odeur qui émanait du sol et des murs. Letitia était agrippée à la grille, elle avait mis un pan de son châle sur son visage pour lutter contre cette odeur de mort. Au fur et à mesure que ses yeux s'habituèrent à l'obscurité, elle distingua les visages des prisonniers, leur expression sauvage et féroce pour certains, pitoyable pour les autres. « Combien de temps vont-ils rester ? » Le gardien cherchait une réponse. « Long temps, Mame, très long temps, pour lui, pour lui, tuer des gens, long temps, Mame, deux ans, trois ans... » Letitia montra le vieillard recroquevillé contre le mur. « Et lui, combien de temps ? » Le soldat eut un petit rire de mépris. « Lui, depuis temps de l'esclavage, Mame, dix ans, maintenant aller en enfer ». ...

Nouvelles,  p. 179, 180, 181-  Editions Gallimard, octobre 2011