à la Maison des associations, Espace Pelletan,
61, bis rue Paul Doumer 17200 ROYAN 


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🔖 Alain Wagneur : HĂ©catombre-les-bains (Ă©ditions Babel Noir, 2008)

Classé dans : bonnes feuilles

Alain WAGNEUR

HECATOMBE-LES-BAINS, Babel Noir, 2008

 

          « Blainville était organisée à partir du front de mer d'où partaient deux axes principaux allant vers le marché et la gare. C'est ce qu'expliquait le dépliant touristique que Zamanski avait pris à l'accueil de l'hôtel. La ville avait été détruite pendant la guerre mais grâce au dynamisme de ses habitants elle s'était bien vite relevée de ses ruines pour devenir une station balnéaire moderne ouverte à la jeunesse et au monde. En effet Blainville s'était dotée d'un centre d'apprentissage des langues (le CIEL pour centre international d'étude des langues) où jeunes et moins jeunes de tous les pays d'Europe venaient s'initier ou se perfectionner dans la pratique des langues étrangères. Cette ouverture aux autres pays s'exprimait également par les nombreux jumelages, avec Eiligstadt en Allemagne, Strenton-on-Tyne en Angleterre, Olivenza en Espagne et Poltava en Ukraine.

          Le front de mer était constitué de deux longs bâtiments disposés en arcs de cercle. Le dessin des pilastres supportant une coursive située à l'étage et peinte en rouge vif pouvait évoquer une composition de Piet Mondrian, c'est ce que disait le dépliant.

          Une composition à la Mondrian ? Façon de dire que l'ensemble était géométrique à l'excès, systématique, et froid. Les rez-de-chaussée étaient occupés par une tout aussi ennuyeuse succession de magasins de souvenirs, de mode balnéaire et de restaurants offrant des formules touristiques, plateaux de fruits de mer, pizzas et bavettes à l'échalote. Il y avait aussi deux cinémas qui participaient à l'impérialisme culturel américain en version française. La plupart des magasins étaient fermés mais quelques restaurants servaient de rares dîneurs.

          C'était donc ça la perche que lui avait tendue le camarade Delarive. Zamanski allait devoir faire avec. La nuit était tombée. Soudain, seul au milieu du trottoir, devant une boutique aux vitrines aveuglées, il se sentit perdu. Un haut-parleur diffusait du bruit genre NRJ. Un jeune couple en escapade amoureuse le dépassa. Zamanski ne savait plus quoi faire. Personne à voir, nulle part où aller sinon cette chambre d'hôtel où ne l'attendait même pas le sommeil. Il pensait à Véra. Là où elle était, elle aussi devait se sentir bien seule, elle devait avoir froid, le froid des morts. Lui, il se sentait vide, un vide atroce. Il entra dans une brasserie pour tenter de le combler. »

146 - 147

 


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🔖 Olivier Mony : Du beau monde (Ă©ditions Le Festin, 2011)

Classé dans : bonnes feuilles

Olivier MONY

Du Beau Monde, Editions le Festin, 2011

 

LE MEILLEUR D'ENTRE NOUS

 

          "Un jour de 1986, depuis New York où il exerce les fonctions d'attaché culturel à l'ambassade de France, Frédéric Berthet écrit à Roland Barthes : "Cher Roland, je n'ai pas grand-chose à vous apprendre de nouveau depuis que vous êtes mort  ̶  mon Dieu, cela fait six ans déjà ... Pour nous ici, le temps passe vite (...) Et pour vous ? Ce doit être complètement différent. Au fond, vous êtes devenu comme un personnage de roman (...). D'une certaine façon, voyez-vous, je suis comme l'inconscient : je n'arrive pas à croire à la mort. Ni à la vôtre, ni à la mienne. Je crois au deuil, comme la péripétie la plus terrible qu'un être humain puisse endurer. Je crois à la solitude, au vide laissé par une personne aimée : "comme la foudre", disait Malraux. Nous reparlerons de tout cela de vive voix, lorsque je serai mort à mon tour. Merci pour tout. Ne m'oubliez pas. Votre ami. FB"

Cette lettre, non envoyée faute de connaître l'exacte franchise postale pour l'enfer, le paradis ou le purgatoire, est l'une des perles qui voguent comme autant de bouteilles à la mer sur l'océan de la correspondance de Frédéric Berthet¹. Pour un type qui avait tant lu, pour un type si doué, Berthet n'a pas tant écrit. De livres tout au moins (de son vivant, un roman, deux recueils de nouvelles, une farce et un récit ; c'est-à-dire une paille, ou plutôt, dans le souvenir fervent de ses lecteurs, huit ans après sa mort, un sparadrap, comme celui dont le capitaine Haddock ne parvient à se défaire  ...), parce que, de lettres, de cartes postales, de post-it, il ne fut pas avare. Il passait même à leur rédaction  tout le temps laissé par ses principales occupations : jouer au tennis, pêcher à la ligne, tomber amoureux et ne pas écrire les très grands livres dont chacun le savait capable. Hormis sa sortie, Berthet a tout raté. Sa vie, son œuvre. Mais ce ratage est sublime de beauté et ne compte pas d'équivalent dans la littérature française de ce temps (un peu son ami Echenoz, tout de même, même désespoir dénué de poses, mêmes ricanements de gamins apeurés).

Ici, Berthet écrit. A Marcel Pagnol et Jean-Paul Sartre tout d'abord, pour les inviter en son lycée lyonnais. Puis, trente ans durant (1973-2003), à tout ce que Paris compte d'âmes bien nées et de lecteurs avisés. Au début, c'est parfois un rien abscons, on sent que notre jeune homme a peut-être abusé des colloques de Cerisy et de Tel Quel ... Après, ses addictions changent de nature, l'alcool avant de le tuer le détend, et le romancier en herbe interprète à la perfection son rôle de dandy fitzgéraldien. Tant de facilités n'agaceront que les médiocres. Les autres, Francis Ponge, Eric Neuhoff, Jean Echenoz donc, Philippe Sollers, et surtout son correspondant le plus régulier, Michel Déon, quelques dames aussi, de Paris à la presqu'île de Giens et de New York à la Creuse, accompagnent le meilleur d'entre eux vers ce qu'il faut appeler son destin et un besoin de consolation impossible à rassasier".

¹  Frédéric Berthet, Correspondances : 1973-2003, La Table ronde, 2001

107 - 108


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🔖 Olivier Mony : Un dimanche avec Garbo (Ă©ditions Confluences, 2007)

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Olivier MONY

Un dimanche avec Garbo et autres histoires

éditions  confluences, mars 2007

 

LES MYSTERES DE LA VILLA PRIMAVERA

(L'hôtel Primavera à Saint-Palais-sur-Mer)

 

          "Hôtel Villa Primavera, Saint-Palais-sur-Mer, 10 avril 1960. Une signature négligente sur le livre d'or, quelques remerciements de circonstance, mademoiselle Jeanne Moreau s'en va. Son compagnon, le producteur Raoul Lévy, impatient de la savoir à Paris lui a envoyé sa berline et son chauffeur. La star les fait patienter le temps d'une ultime ballade dans le beau parc de l'hôtel, d'un dernier regard sur la plage du « Concile», l'estuaire de la Gironde, les carrelets, qui l'intriguent tant. Elle repense aussi, bien sûr, au tournage de Moderato Cantabile qui vient de s'achever non loin de là, à Blaye, et qui fut sans doute le plus dur de sa carrière. Elle pense à Jérôme, son fils, qui vient seulement de sortir du coma dans une clinique bordelaise après avoir été accidenté sur la route entre Royan et Saintes en compagnie de son partenaire,  Jean-Paul Belmondo. Un reflet sur la mer attire son attention, elle se souvient que la veille l'un des clients de l'hôtel a cru spirituel de lui indiquer que les courants parfois ramènent les noyés vers la côte, presque au pied de sa chambre. A moins que ce ne soit un marsouin un peu en avance sur sa transhumance annuelle du mois de juin. Qu'importent les noyés ou les marsouins, les beaux hôtels, la mer immense, les jardins luxuriants, Jeanne Moreau est fatiguée. Elle s'en va.

          Les hôtels, les livres d'or,  sont pleins d'histoires ainsi, des gens qui passent, dont on ne sait rien, dont on devine tout. L'hôtel Primavera n'est pas un hôtel, c'est une fantaisie noire, un poème symboliste, un complot de mystères. Il y a là-dedans quelque chose de la villa de Raymond Roussel à Biarritz, des demeures closes chères à Daphné du Maurier."

 39 – 40


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🔖 Jacques Tallote : Alberg (Ă©ditions de la Table Ronde, 2010)

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Jacques TALLOTE

ALBERG,  Editions de La Table Ronde, 2010

 

          Il faisait lourd. Thomas somnolait allant d'une pensée à l'autre. Des fourmis tiraient avec  peine un fragment de biscuit vers leur nid. Lucie s'était mise à lire une histoire dont le sous-titre, A Fairy Tale for Weary People ("Un conte de fées pour gens las"), l'avait intriguée.

          Elle referma son livre pour aller chercher l'orangeade qui rafraîchissait dans une touffe de roseaux, elle en remplit deux gobelets et dit en relevant ses lunettes de soleil dans ses cheveux :

          ̶  Thomas, je dois t'avouer quelque chose d'important.

          ̶  On l'appellera Stephen, ou Camille ?

          ̶  Ce n'est pas si important. Il s'agit des carnets.

          ̶  Les carnets ! Je croyais qu'on avait épuisé le sujet.

          ̶ Rappelle-toi l'histoire que tu m'as racontée. Celle du grenier avec les deux lucarnes. De l'une, tu contemplais toujours le même paysage fait de toits et de murs, avec la rumeur de la ville invisible.

          ̶ Oui, une image observée dans ses moindres détails, les cheminées, les girouettes, le mot byrrh  écrit sur le crépi d'un mur aveugle ... Un jour, j'ai vu qu'un vieux buffet cachait une autre lucarne, sur le même pan de toiture, à quatre mètres de la première. On l'avait masquée à l'aide d'un carton épais.

158 -159