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17/09/2024 : "MOZART en tournée" par Thierry GEFFROTIN (chroniqueur musical, conférencier)

 

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Sur une proposition de Jacques ESKENAZI

Rédigé par Gabriel Aucun commentaire
Classé dans : philo Mots clés : aucun

Café-Philo

 "Cet étrange (...inquiétant...) Monsieur Nietzsche "

 au Ciel de Royan, 37 Avenue des Congrès, mardi 2 juillet à 17 heures.

Friedrich Nietzsche, penseur emblématique du 19ième siècle. Un survol rapide, (mais fidèle) de sa vie, sa pensée et son œuvre, depuis "La naissance de la tragédie" jusqu'à "La volonté de puissance" en passant bien sûr par "Zarathoustra".
 

Avant-propos : Attention danger...Personne ne saurait sérieusement affirmer que la pensée de Monsieur Nietzsche est facile à cerner, tant elle est dense et fragmentée. Son style d'écriture surtout, à base d'aphorismes, peut vraiment déstabiliser. Alors quand je suis passé à la rédaction de ce café philo, je me suis retrouvé face à de nombreuses interrogations:...

 

« Mieux penser pour mieux vivre : le café philo de Royan »

 

 Cet étrange Monsieur Nietzsche...

 Avant-propos

Attention danger...Personne ne saurait sérieusement affirmer que la pensée de Monsieur Nietzsche est facile à cerner, tant elle est dense et fragmentée. Son style d'écriture surtout, à base d'aphorismes, peut vraiment déstabiliser.

Alors quand je suis passé à la rédaction de ce café philo, je me suis retrouvé face à de nombreuses interrogations:

- Fallait-il le considérer comme un grand penseur (..ce qu'il est..) et uniquement ?

- Fallait-il le considérer comme un grand écrivain (..ce qu'il est aussi..) et uniquement?

- Fallait-il le considérer comme un philosophe de la déconstruction, (...Cf. «Crépuscule des Idoles, comment     philosopher avec un marteau..») voire un obsessionnel de la destruction philosophique (….ce qu'il est aussi..) et          uniquement?

- Enfin ne devais-je voir en lui qu'un athée implacable (..Cf. ses réflexions sur le christianisme et la mort de Dieu..)?

Rien de tout cela ne m'a paru satisfaisant à la réflexion. Donc plutôt que d'essayer vainement de réduire sa pensée à quelques idées fortes, j'ai essayé de tirer de la lecture de ses manuscrits quelques impressions déterminantes. Alors là ça a été encore pire ….

         Son style d'abord et surtout dans « Zarathoustra » son œuvre phare (..mais pas la plus intéressante à mon sens..): que penser de ce prophète mystique, descendu de ses hauteurs pour répandre la nouvelle parole sur terre, dans un phrasé quasiment biblique?

            Son style toujours: en plus de son lyrisme, voire de son mysticisme (feint?), comment comprendre ses interrogations permanentes, ses coups de marteau sur tout (...et sur tous...), ses invectives incessantes (...«Crépuscule des idoles, comment philosopher avec un marteau»...) ?

            J'ai même essayé à un moment de comparer son phrasé à celui de Mallarmé (« Les Divagations»). Peine perdue, Mallarmé est un poète, Monsieur Nietzsche est un penseur matérialiste..

            En désespoir de cause, j'ai essayé de faire une comparaison inversée avec Platon: Platon sort de sa caverne vers la lumière pour confronter monde sensible et monde intelligible, Zarathoustra (..Monsieur Nietzsche..) descend de ses hauteurs pour faire comprendre sa pensée aux mortels. Là aussi ça n'a pas marché: même opposées, les deux démarches n'ont rien d'équivalent. Platon cherche La Vérité, Monsieur Nietzsche la détruit....D'autant qu'à un moment il va même accuser Socrate de « méchanceté de rachitique..»

            Alors, « in fine », et s'il fallait vraiment faire un essai de comparaison entre Monsieur Nietzsche et notre époque (...n'oubliez pas que Monsieur Nietzsche a vécu au 19ème siècle!...) je pencherais volontiers pour « lanceur d'alertes », nous verrons tout à l'heure pourquoi.

            En fait, et tant pis pour nous puisqu'il ne nous facilite pas le travail, Monsieur Nietzsche échappe à toute définition réductrice, toute «mise en boite». Philosophe du 19ème siècle, on peut voir en lui celui qui a annoncé la décadence européenne (...Cf. les guerres du 20ème siècle) sans voir la naissance de l'Union Européenne. Quant à annoncer la naissance de la philosophie du 20ème voire du 21ème siècle, là aussi je vous laisse seuls juges. La philo aujourd'hui ce serait plutôt l'écologie, l'amour, la démocratie et le respect des libertés individuelles, l'égalitarisme hommes/femmes, le mondialisme bien sûr, toutes choses contre lesquelles il s'est vigoureusement élevé....

            Enfin, et avant de commencer ce café philo je tiens quand même à vous rassurer: si vous ne comprenez rien ou pas grand-chose à Monsieur Nietzsche, en première lecture bien sûr, pas après notre café philo c'est normal...D'ailleurs lui-même nous avertit:

            «Un jour, le docteur X se plaignit loyalement à moi de ne pas comprendre un mot à mon Zarathoustra. Je  lui répondis que c'était tout à fait dans les règles. En comprendre 6 phrases, ce qui veut dire les avoir   vécues, cela suffirait à vous élever parmi les mortels à un degré supérieur à celui que les hommes modernes pourraient atteindre.»

Voilà qui donne le « La» n'est-ce pas?

 

Quelques mots- clés me semblent indispensables pour intégrer sereinement (...ou presque...) l’œuvre de Monsieur Nietzsche:

  • Volonté de puissance
  • Grand style et grande santé
  • Dionysos et Apollon
  • Éternel retour
  • Amor Fati et innocence du désir
  • Surhomme et dernier homme
  • Nihilisme et mort de Dieu
  • Transmutation de toutes les valeurs

  Voilà qui  va nous aider n'est-ce pas?.....

 

Que nous apprend sa biographie ? 

« Sans auditeurs et sans échos s'achève devant des bancs vides le drame le plus extraordinaire de l'esprit qui ait été offert à notre siècle agité» 

                                                                                                                      Stefan Zweig

       Friedrich Nietzsche est né le 15 Octobre 1844 à Roecken près de Leipzig dans une famille de pas­teurs luthériens. A la mort de son père en 1849 Monsieur Nietzsche sera élevé à Naumburg par sa sœur Elizabeth et sa mère dont, intellectuellement et affectivement, il se sentira toujours très éloigné. Il dira d'ailleurs à plusieurs occasions plus tard que tout le séparait de ces deux femmes...

      Ses études sont brillantes, c'est un enfant prodige. A Bonn pendant ses études, puis à Leipzig il té­mo­i­gnera d'un sens musical très développé et commencera à se passionner pour l’œuvre de Wagner dont il deviendra ami en 1868.

      En 1869, il sera nommé professeur de philologie grecque à l'université de Bâle et deviendra citoyen suisse, en partie probablement à cause de son mépris maintes fois affirmé de la culture allemande.

      Sa véritable carrière d'écrivain commencera en 1871 avec la publication de : «La naissance de la tragédie». C'est en 1878 qu'il commencera à ressentir les premières attaques de la maladie qui allait avoir raison de lui (difficultés oculaires, maux de tête, syphilis peut-être...), ce qui le poussera à abandonner sa carrière professorale.

 « La maladie, écrit-il, me délivra lentement: elle m'épargna toute rupture, toute démarche violente et scabreuse...elle me conférait le droit de changer mes habitudes. »

Il obtiendra la même année une pension de l'Université, qui lui permettra de se consacrer à son œuvre, laquelle est tout à fait considérable. Il mènera dès lors une vie errante et plutôt misérable entre Sils Maria, Menton, Nice, Turin...

   1879 : « Humain, trop humain»

   1880 : « Aurore»

   1882 : « Le gai savoir»

   1885 : « Ainsi parlait Zarathoustra»

   1886 : « Par-delà le bien et le mal»

   1887 : « Généalogie de la Morale»

   1888 : « Crépuscule des idoles» « L'Antéchrist», « Ecce Homo»

 

                        Quelques œuvres publiées à titre posthume bien sûr, dont « La Volonté de Puissance».

           En 1889 à Turin, ville qu'il affectionnait particulièrement, il est pris d'une crise de démence (...on ra­conte qu'il s'est mis à sangloter en voyant un vieux cheval maltraité et se jettera à son cou...). Rapatrié en Allemagne, il sera pris en charge en hôpital psychiatrique puis par sa sœur. Il meurt le 25 Août 1900...

             Cette rapide biographie serait sans doute incomplète si je ne mentionnais pas en outre les liens d'ami­tié qu'il a entretenus avec Wagner et l'amour qu'il a porté à Lou Salomé. Dans les deux cas, ses relations tourneront court...

              Pour ce qui est de Wagner qu'il rencontra en 1868 à Leipzig, il aura la dent dure  puisqu'il écrira en 1876 (Le cas Wagner) «...Depuis qu'il était en Allemagne, Wagner s'abaissait progressivement à tout ce que je méprise- même à l'antisémitisme. Il était alors en fait grand temps de prendre congé: aussitôt j'en eus la preuve. Richard Wagner, apparemment le plus victorieux, en vérité un décadent désespéré, tombé en pourriture, s'effondra soudain, impuissant et brisé au pied de la croix chrétienne.»

         Quant à Lou Salomé- qui épousera leur ami commun Paul Rée- il devra, malheureusement pour lui, aux manigances de sa sœur Elizabeth de devoir s'en éloigner, non sans l'avoir demandée en mariage.

              C'est, me semble-t-il, dans « Ecce Homo» que Monsieur Nietzsche paraît le plus transparent. En quelque sorte, c'est là qu'il nous fait ses aveux intimes, il se dévoile!  

              Loin de moi bien sûr l'idée de vous asséner l'ensemble des thèses et antithèses de  Monsieur Nietzsche dans cet opuscule (166 pages aux éditions des Mille et Une Nuits) sans compter les centaines d'aphorismes que l'on peut glaner au hasard de sa production littéraire! Alors je me contenterai, (...c'est un euphémisme...), de reprendre ici et là quelques-uns des passages les plus marquants, en tout cas ceux  qui m'ont interpellé en première lecture. Vous vous apercevrez vite que Monsieur Nietzsche y tient un discours à mi-chemin entre sa promotion personnelle et la philosophie...

A commencer d'ailleurs par la préface:                                 

 

                                                      « Comment on devient ce que l'on est»

«Je suis un disciple du philosophe Dionysos; je préférerais encore être considéré comme un satyre que comme un saint.»

 Ou bien: « La philosophie telle que je l'ai vécue, telle que je l'ai entendue jusqu'à  présent, c'est l'existence volontaire au milieu des glaces et des hautes montagnes- la recherche de tout ce qui est étrange et problématique dans la vie, de tout ce qui jusqu'à présent , a été mis au ban par la morale.»

 Sans compter sur ce qu'il pense de son Zarathoustra: «Dans mon œuvre, mon Zarathoustra tient une place à part. Avec lui j'ai fait à l'humanité le plus beau présent qui lui fût jamais fait. Ce livre, avec l'accent de sa voix qui domine des milliers  d'années n'est pas seulement le plus haut qu'il y ait, le véritable livre des hauteurs -l'ensemble des faits qui constitue l'homme se trouve au-dessous de lui à une distance énorme- il est aussi le livre le plus profond né de la plus secrète abondance de la vérité, puits inépuisable où nul seau ne descend  sans remonter à la surface débordant d'or et de bonté. »

                                                                                                  

  « Pourquoi je suis si sage »

 « De ma volonté d'être en bonne santé, de ma volonté de vivre, j'ai fait ma  philosophie.»

« La complète clarté, la disposition sereine, je dirai même l'exubérance de l'esprit que reflète cet ouvrage (...il parle d' «Aurore»...) s'accorde chez moi non seulement avec la plus profonde faiblesse physiologique mais encore avec un excès de souffrance »

                                                                                                         

 « Pourquoi je suis si malin»             

« Pourquoi je sais certaines choses de plus que les autres ? Pourquoi d'une façon générale je suis si malin? Je n'ai jamais réfléchi à des questions qui n'en sont pas, je ne me suis  jamais gaspillé. Les véritables difficultés religieuses par exemple je ne les connais pas par expérience.....Dieu, l'immortalité de l'âme, le salut, l'au-delà, ce sont là des conceptions auxquelles je n'ai pas accordé d’attention.»

 On peut s'étonner: « Une autre question m'intéresse bien davantage et le salut de l'humanité en dépend bien plus que d'une quelconque curiosité pour théologiens, c'est la question de la nutrition...»

Ou bien: « Je ne crois qu'à la civilisation française et tout le reste qu'on appelle en Europe culture me semble un malentendu, pour ne rien dire de la civilisation allemande»...                        

 

« Pourquoi j'écris de si bons livres»

A commencer d'ailleurs par SON « Zarathoustra» (Un livre pour tous et pour personne): «Il viendra un jour que je ne saurais préciser, où l'on aura besoin d'institutions qui enseigneront ma doctrine, qui enseigneront à vivre comme je m'entends à vivre. Peut-être alors créera-t-on même des chaires pour l'interprétation de Zarathoustra »- « Ecce Homo», p67

«La conception fondamentale de l’œuvre, l'idée de l’éternel retour, cette formule suprême de l'affirmation...est jetée sur une feuille de papier avec cette inscription à 6000 pieds par-delà  l'homme et le temps.»

Sur «L'origine de la tragédie»: « Une idée- l'opposition entre dionysien et  apollinien- y est traduite métaphysiquement....Les 2 innovations définitives du livre sont d'abord l'interprétation du phénomène dionysien chez les grecs...Il y voit l'une des racines de l'art  grec tout entier et ensuite l'interprétation du socratisme: Socrate y est représenté pour la première fois comme l'instrument de la décomposition grecque.»

Quant au christianisme qui, finalement, cristallise une grande partie de sa pensée : « Dans le livre tout entier il y a un silence profond et hostile pour tout ce qui touche le christianisme. Celui-ci n'est ni apollinien ni dionysien: il est nihiliste»

Sur « Le crépuscule des idoles» (Comment on philosophe avec un marteau): « Parmi tous les livres il se présente comme une exception, il n'existe rien de plus substantiel, de plus indépendant, de plus révolutionnaire, de plus méchant...Ce qui sur la page de titre est appelé idole, c'est précisément ce qui jusqu'à présent a été  appelé vérité. Crépuscule des idoles cela signifie: la fin des vérités anciennes  commence...»

On peut en outre se poser la question: où l'auteur cherche-t-il cette aube nouvelle qui annonce un jour nouveau? La réponse se trouve dans « Aurore»

« Dans une transmutation de toutes les valeurs par quoi l'homme s'affranchira de toutes les valeurs morales reconnues jusqu'alors, dira oui, et osera croire à tout ce qui  jusqu'à présent fut interdit, méprisé, maudit.»

                                                                     

 Last but not least: « Pourquoi je suis une fatalité»

 « Je connais ma destinée. Un jour s'attachera à mon nom le souvenir de quelque  chose de formidable, le souvenir d'une crise comme il n'y en eut jamais sur terre...Le souvenir d'un jugement prononcé contre tout ce qui jusqu'à présent a été cru, exigé, sanctifié. Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamite.»

« Je suis de beaucoup l'homme le plus terrible qu'il y eut jamais; cela n'exclut pas que je devienne le plus bienfai­sant. Je connais la joie de détruire à un degré qui est conforme à ma force de destruction. Dans les deux cas j'obéis à ma nature dionysienne qui ne saurait séparer une action négative d'une affirmation. Je suis le premier immoraliste. C'est ainsi que je suis le destructeur par excellence»

 Il signera même à la fin de « Ecce Homo»:

« M’a-t-on compris? Dionysos en face du crucifié»

 

Passons maintenant si vous le voulez bien aux choses sérieuses: son œuvre et sa pensée...

Une pensée complexe, multiple, et fragmentée, dictée pour beaucoup par les affres de ses souffrances et de sa démence naissante...J'ai essayé de regrouper quelques-uns des thèmes majeurs de sa pensée (...ses fulgurances intellectuelles...) au risque bien sûr d'en passer d'autres sous silence. Mais vous conviendrez sans doute qu'on ne peut embrasser une pensée aussi dense en quelques pages!

D'ailleurs je renvoie ceux ou celles qui voudraient s'immerger complètement dans son œuvre au livre de Domenico Losurdo « Nietzsche, le rebelle aristocratique» paru aux éditions Delga (...plus de 1000 pages quand même...)

 

Commençons par le nihilisme

 Le nihilisme, thème majeur....Le nihilisme, selon Monsieur Nietzsche, ce n'est pas la volonté de ne croire en rien, bien au contraire! C'est l'injonction justement de ne plus croire en des valeurs qui n'en sont pas...

 « Que signifie le nihilisme ? Que les choses supérieures se déprécient. Les fins manquent, il n'est pas de réponse à cette question: à quoi bon?»( La volonté de puissance)

 Ainsi le terme chez Monsieur Nietzsche renvoie à tous les idéaux, qu'ils soient métaphysiques, religieux ou politiques. Ce que nous confirme Luc Ferry: « Dieu, le progrès, la démocratie, le socialisme, les droits de l'homme, la science, la nation, la république, etc...tous ces idéaux de la morale et de la politique, Nietzsche les désigne sous  le nom d'idoles»

                        C'est certainement là l'une des fulgurances les plus fondamentales de sa pensée...

Je cite à nouveau Luc Ferry: « Si on invente les idéaux c'est, selon Nietzsche, pour pouvoir enfin décréter tranquillement que la réalité ne vaut rien: on invente le paradis pour affirmer que la vie sur terre est négligeable, on invente le socialisme pour dénigrer le capitalisme, l'anarchisme pour discréditer l'état, etc..

D'où sa prophétie: « Il y aura des guerres comme il n'y en a jamais eu sur terre. Ce  n'est qu'à partir de moi qu'il y a sur terre une grande politique»  Ecce Homo, « Pourquoi je suis une fatalité»

 N'oublions quand même pas que Monsieur Nietzsche écrivait ces lignes au 19ème  siècle et qu'il fut témoin à la fois de la guerre franco-prussienne, de l'effondrement du Second Empire et de la Commune de Paris! Il était loin de se douter de ce qui attendait le monde quelques années après sa mort.

C'est au moment de la rédaction de « Crépuscule des idoles» qu'il utilisera la métaphore du marteau- Comment on philosophe avec un marteau- métaphore consistant à fracasser les idoles jugées responsables de la décadence européenne, Dieu étant pour lui le principal responsable du sentiment d'angoisse inhérent à la culture du 19ème siècle. «Il est temps que que l'homme se fixe un but. Il est temps que l'homme plante le germe de son espérance suprême»- « La volonté de puissance»

 Et de tirer à boulets rouges- entre autres-  sur l'état de l'Europe de son temps (Cf. le  doc')

 Voilà, sommairement bien sûr, pour ce qui est du nihilisme.

 

  Parlons maintenant du surhomme, et de la volonté de puissance

Le deuxième point fort de sa pensée dont je voudrais vous parler, c'est le  surhomme...

Alors bien sûr c'est la notion qui a fait naître le plus de malentendus, car elle a été parfaitement déformée par l'idéologie nazie.

Il faut être clair: le surhomme nietzschéen ce n'est ni un superman américain, ni le représentant d'une quelconque race supérieure à la mode nazie.

Dans la philosophie nietzschéenne le surhomme est né du contraste avec le sous homme moderne: il vient de la nécessité de dépasser un stade inférieur que Monsieur Nietzsche associe au dernier homme, celui qu'il méprise tant. Le surhomme trouve  son origine dans le désir d'avènement d'un homme futur capable de délivrer l'humanité du nihilisme.

« J'écris pour une race d'homme qui n'existe pas encore, pour les maîtres de la  terre...Ce n'est pas l'humanité, c'est le surhumain qui est le but»

C'est là un thème central chez Monsieur Nietzsche, le thème du dépassement qui énonce pour chacun la nécessité de faire « acte de se surmonter soi-même»

« Je vous enseigne le surhumain.

L'homme n'est fait que pour être dépassé. Qu'avez-vous fait pour le dépasser?»

Car en fait pour lui: « L'évolution que représente l'humanité n'est pas un progrès vers quelque chose de meilleur ou de plus fort ou de plus élevé ainsi que chacun le croit aujourd'hui. Le  «progrès» n'est qu'une idée moderne, c'est à dire une idée fausse. L'Européen d'aujourd'hui, quant à sa valeur, reste bien en dessous de l'Européen de la Renaissance; il n'y a pas de loi selon laquelle se développer serait forcément s'élever, s'accroître, se fortifier» -

 « L'Antéchrist»

 

    D'où la volonté de puissance.

Là aussi Monsieur Nietzsche nous prend à contrepied....La volonté de puissance ce n'est pas le désir d'être le plus fort ou le plus puissant par rapport aux forces extérieures, mais, comme il le dit lui-même: « La volonté de puissance est l'essence la plus  intime de l'être».

« Le but nous dit-il, n'est pas le bonheur, c'est la sensation de puissance. Il y a dans l'homme et dans l'humanité une force immense qui veut se dépenser, créer; c'est une chaîne d'explosions continues qui n'ont nullement le bonheur pour but....Tout corps devra être une volonté de puissance incarnée, il voudra croître, s'étendre, accaparer, dominer, non pas par moralité ou immoralité, mais parce qu'il vit et que la vie est volonté de puissance». Comme nous l'explique simplement Luc Ferry: « En réalité chez Nietzsche, la volonté de puissance n'est pas une volonté qui veut la puissance comme un objet extérieur à elle, c'est fondamentalement une volonté qui se veut elle même: elle veut son propre accroissement, son intensification permanente, sentir toujours l'intensité de la vie»

On est là bien sûr dans le cœur du cœur de la pensée nietzschéenne, celle qui va nous  amener directement à ce qu'il appelle « le grand style»....

 

  Où il sera question de l'aristocratisme nietzschéen du « Grand Style»...

           Si vous n'avez pas encore décroché, vous pourrez alors sereinement ou presque  encaisser le concept du « Grand Style»....Il faut pour cela passer par l'intermédiaire du constat de l'existence dans le monde des forces actives et des forces réactives...

           Commençons par les forces réactives. Là aussi je fais appel à Luc Ferry.... « Ce sont  celles qui ne peuvent déployer leurs effets dans le monde sans nier, sans mutiler d'autres forces. Elles ne peuvent se déployer qu'en s'opposant à d'autres forces...»

            Ce que Monsieur Nietzsche démontre en se référant à Socrate dont il accuse la « méchanceté de rachitique»: « Tout en lui est exagéré, bouffon, caricatural...» (« Crépuscule des idoles»)

Pourquoi? « Aux yeux de Nietzsche ajoute Luc Ferry, les forces réactives sont l'arme du faible par excellence, l'arme de celui qui qui ne peut pas remporter la victoire en posant des valeurs positives mais seulement en détruisant son adversaire. De là l'idée que Socrate pique comme une torpille, détruit peu à peu le discours de ses interlocuteurs jamais de manière  affirmative». Peut-être peut-on y voir en filigrane une critique virulente de la démocratie...

Voilà pour les forces réactives....

Passons maintenant aux forces actives, celles qui ont la faveur de Monsieur Nietzsche.

           Elles n'ont pas besoin de s'opposer à d'autres forces, elles s'imposent d'elles-mêmes ce sont des valeurs que Monsieur Nietzsche qualifie d'aristocratiques : l'art en est l'archétype.

               D'où le but fondamental de l'éthique nietzschéenne: le « grand style», qui consiste justement à harmoniser en nous les forces réactives de la raison (Socrate) et les forces actives de l'esthétique (l'art)...

 

L'éternel retour, religion des religions, un impératif catégorique nietzschéen

Souvenez-vous: nous avons évoqué un peu plus haut le concept de « l'éternel retour» selon Monsieur Nietzsche. Il le précise dans « Zarathoustra»: « La conception fondamentale de l'œuvre, la pensée de l'éternel retour, cette formule suprême de l'affirmation la plus haute qui puisse être atteinte remonte au mois d'Août  de l'année 1881. Cette pensée a été jetée sur une feuille avec une inscription: « A 6000 pieds au-delà de l'homme et du temps ». Ce jour-là je marchais dans la forêt au bord du lac deSilva plana. Près d'un puissant bloc dressé comme une pyramide loin de Surlei je fis halte. C'est là que me vint cette pensée»

           Ce qu'il entend par là? Il qualifie en fait l'éternel retour de « Pensée des pensées» ou de « Religion des religions»: par cette doctrine Monsieur Nietzsche affirme que l'existence se répète inlassablement et à l'identique. Monsieur Nietzsche rejette ainsi fermement l'idée de progrès puisque ce retour se fait éternellement à  l'identique, mais il rejette également l'idée de cycle...

        Ce que nous pouvons (...devons...) en déduire? L'humanité ne poursuit pas un but mais est soumise à un déterminisme voire à un hasard nécessaire...

                       

 « Le chaos universel qui exclut toute activité à finalité n'est pas contradictoire avec l'idée du cycle : celui-ci n'est justement qu'une nécessité irrationnelle, sans aucune arrière-pensée  formelle éthique ou esthétique...

 ... La vieille habitude d'imaginer une fin à tout déroulement de faits et de prêter à l'univers un Dieu créateur qui le dirige est si puissante que le penseur a de la peine à ne pas se représenter l'absence de fin dans l'univers comme une intention à son tour ».

         Comment en même temps ne pas se demander s'il n'y a pas une intention cachée àl'origine du monde? Finalement, on est bien obligé d'aboutir à la conclusion suivante: pour Monsieur Nietzsche, le monde n'est rien d'autre qu'une quantité  invariable d'énergie. Pour le coup, sa pensée est incompatible avec l'idée d'un Dieu horloger (...Cf. Voltaire...).  

In Fine, je crois que la meilleure manière (...la plus simple aussi...) de bien comprendre ce concept d'éternel retour c'est d'écouter ce que Monsieur Nietzsche endit lui-même: « Si tu t'assimiles cette pensée entre les pensées, elle te transformera.Si dans tout ce que tu veux faire tu commences par te demander: est-il vrai que je veuille le faire un nombre infini de fois ? Ce sera pour toi le centre de gravité le plus solide» (La volonté de puissance)

 Une comparaison s'impose: le « Je veux» nietzschéen pourrait bien être l'équivalent  du « Je dois» kantien: individualisme de l'un versus universalisme de l'autre...

                                                                                                        

  Et l'amour dans tout ça?

 Alors bien sûr, maintenant que nous sommes parfaitement accoutumés à la pensée de Monsieur Nietzsche, nous ne nous posons même pas la question...Un penseur sachant penser à l'aide d'un marteau, qui plus est dans un hôpital psychiatrique, ne doit certainement pas avoir la moindre idée de ce que peut être l'Amour!

Détrompez-vous: là aussi Monsieur Nietzsche nous inflige un monumental contrepied avec son « Amor Fati». Je rappelle bien sûr, si besoin était, qu'Amor Fati cela signifie littéralement Amour du Destin, Amour de la Destinée (en Latin), par extrapolation Amour de la Vie...Une notion que nous avons déjà rencontrée avec les Stoïciens grecs!

                        Qu'est ce alors que Amor Fati dans la bouche de Monsieur Nietzsche?

Je lui laisse la parole: « Ma formule pour la grandeur de l'homme, c'est Amor Fati. Il ne faut rien demander d'autre ni dans le passé, ni dans l'avenir pour toute éternité. Il faut seulement supporter ce qui est nécessaire et encore moins le cacher- tout idéalisme c'est le mensonge devant la nécessité- il faut aussi l'aimer» Ecce Homo, P67.

 Monsieur Nietzsche aurait-il, littéralement, fait sien un concept majeur de la philosophie grecque? Là aussi ce serait mal le connaître...Je dirais simplement que pour les stoïciens (...souvenez-vous d'Epictète cet esclave grec qui acceptait la vie avec un enthousiasme tel qu'il aurait accepté qu'on lui brise la jambe...) la vie c'est quelque chose de rationnel et de parfaitement organisé. Ce qui nous arrive, pour les  stoïciens, doit nous arriver. Alors que pour Monsieur Nietzsche il n'y a ni raison, ni déterminisme: « Il n'y a plus de raison dans ce qui arrive, plus d'amour dans ce qui t'arrivera»  Le Gai savoir P232 « ...nous voulons être les poètes de notre vie, et d'abord dans les  choses les plus modestes et les plus quotidiennes...» Le Gai Savoir, P244

Nous voilà donc arrivés au terme de notre rapide survol de la pensée nietzschéenne.J'ai essayé de l'interpréter le moins possible (toute interprétation est par nature une déformation...) en lui laissant la parole autant que possible. Mais ceux qui se lanceront dans la lecture d'un ou de plusieurs de ses livres verront comme moi qu'il  s'agit là d'une pelote de laine difficile à tirer tant elle est sinueuse...

 Vous vous souviendrez, j'espère, des quelques mots clés énumérés au début de ce café philo et, surtout, que Monsieur Nietzsche a vécu toute sa vie sous l'emprise de la  douleur et de sa démence naissante jusqu’à l'internement final...

Bonne réflexion !

                                                                                                                                            Jacques ESKÉNAZI

 

                                                                                                         

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